Qu'est-ce qu'on lit dans le métro ?
Petite enquête souterraine
Certains pratiquent la bibliomancie en ouvrant des recueils de poésie au hasard pour y trouver le sens qu’ils cherchent. D’autres, comme moi, cultivent cette sérendipité littéraire en attrapant au hasard des livres sur les rayonnages des bibliothèques. Voilà comment j’ai passé une soirée d’octobre à lire Flaubert à la Motte-Piquet de Laure Murat, qui se propose de réaliser une petit enquête souterraine sur ce que les Parisiens lisent dans le métro. Au fil des stations, l’autrice glane des titres pour créer sa propre divination sous forme de courts essais. Intriguée par l’exercice, j’ai décidé de laisser mon vélo dormir dans le local de l’immeuble pour m’engouffrer sous terre et découvrir à mon tour ce qu’on lit dans le métro.
D’abord, il faut dire qu’entreprendre cette enquête nécessite de revoir son rapport aux transports. Soudain, on va dans le métro comme on va à la pêche. Parfois on fait de belles prises, et parfois moins. Voici donc les quelques règles de vie d’une pêcheuse amatrice :
D’abord, il ne faut pas avoir peur de se mouiller. On apprend à arpenter le quai du métro à l’affut d’un potentiel lecteur. On repère la rame la plus prometteuse avant de s’y engouffrer. Il arrive de devoir se contorsionner pour apercevoir un titre, un auteur ou un morceau d’illustration. C’est un exercice qui engage le corps, qui demande de l’adresse et nécessite d’être vive.
A rechercher les titres on croise inévitablement des regards. Car notre quête défie les lois tacites du métro. Il n’est plus question de s’ignorer, de se tolérer le temps d’un trajet. Au contraire, il faut surveiller les activités de chacun pour nourrir sa note de téléphone autant que possible.
Il faut aussi faire la paix avec le deuil. En sortant de la rame, il n’est pas rare qu’on aperçoive depuis le quai un homme adossé aux portes du métro plongé dans un roman. Mais voilà que le train repart avant qu’on ait pu repérer ne serait-ce qu’un centimètre de la première de couverture.
Le travail d’enquêteur doit être pris au sérieux. Lorsqu’on parvient à apercevoir le coin inférieur droit d’une jaquette de chez Folio Classique, on épluche le catalogue de la collection pour retrouver les motifs bleus et rouges qui filtraient entre les doigts poilus d’un homme d’âge moyen vêtu d’une veste de cuir. C’est un travail qui demande qu’on s’y dédie pleinement. La patience est de mise, mais c’est un exercice qui apporte une grande satisfaction.
On finit par se prendre d’amour pour les éditeurs qui rappellent le titre et l’auteur de l’ouvrage en haut de chaque page. Ils nous évitent de devoir prétendre refaire nos lacets pour accéder à la couverture qui fait face au sol crasseux du métro.
Enfin, on apprend que les Parisiens lisent surtout le matin, en allant au travail ou à la fac. Surtout s’ils arrivent à trouver une place assise dans la rame bondée. Alors on se met à avoir hâte des heures de pointe, car elle recèlent de lecteurs engoncés en route pour le labeur.
Un vendredi soir dans la ligne 3
La note de téléphone est toute prête à accueillir son premier titre, mais les passagers ont décidé de fixer leurs écrans. Je me dis que mon entreprise est peut-être vouée à l’échec. Après tout, l’ouvrage de Laure Murat date de 2015. En 10 ans, les pratiques ont sûrement changé dans les transports en commun. En se lançant dans sa quête, l’autrice de Flaubert à la Motte-Piquet se laisse aller à la superstition. Le premier titre qu’elle notera fera figure de signe, de symbole. L’enquête toute entière se placera sous l’égide de cette première prise et de ses évocations.
Je suis donc ravie que sa première rencontre n’ait pas été la revue Invendable qui l’aurait certainement dissuadée de poursuivre son projet. Ce sort m’était réservé à moi. Le numéro s’appelle Merde in France et propose une virée sur les routes du pays pour rencontrer les hommes et les femmes qui font nos régions. La femme qui lit ladite revue en a une approche très scolaire. Elle ne parcourt pas les pages pour trouver l’article qui lui fait de l’œil et s’y plonger. Non, elle attaque le magazine dans l’ordre chronologique, à la manière d’un roman sans chapitres.
Je dois avouer que cette méthode de bonne élève est aussi la mienne. Je peine à m’affranchir de l’ordre des pages, à butiner un ouvrage pour laisser mon esprit vagabonder. Je suis studieuse jusque dans le loisir. Je me rappelle de ma mère dans la salle d’attente du dentiste qui attrapait un magazine et le lisait à l’envers, en commençant par la fin. Elle trouvait plus pratique de tenir toutes les pages dans sa main gauche pour les faire tomber une à une aidée par la gravité. En commençant par la fin, on tombe d’abord sur les pages dédiées aux loisirs, à l’horoscope et aux histoires croustillantes et prétendument vraies qui peuplent les pages des magazines féminins. C’est une façon de commencer par le plaisir, qui dès lors n’est plus coupable, et de lire sans s’encombrer de l’édito qui donne à cet ensemble d’articles une cohérence souvent factice.
La femme du métro corne la revue pour la reprendre plus tard, au même endroit, avant de descendre à République. Il n’y a plus aucun lecteur dans la rame, mais je sais que mon projet a de beaux jours devant lui.
Quelque part sous le 11ème
Une jeune personne avec un mullet rose se presse entre les portes de la ligne 3. Sur son strapontin, elle reprend son roman là où elle l’a laissé. Je distingue une couverture typique du genre Young Adult. Une jeune femme au cheveux longs et bruns arbore un t-shirt légèrement décolleté sous lequel on devine une poitrine pressé par un de ses soutien-gorge à baleines que nous sommes nombreuses à avoir délaissés depuis belle lurette. C’est sur ce t-shirt que figure le titre du roman : Briar Université 2. La jeune femme a la bouche entrouverte et maquillée de rouge. On ne voit ni son nez ni ses yeux, mais sa veste de cuir me laisse penser qu’elle a quelque chose de rebelle, de quelqu’un qui ne se plie pas aux règles.
L’incipit du roman, accessible en ligne, confirme mon intuition :
De façon générale, j’essaie de ne pas préjuger de la qualité des livres que je n’ai pas lus. Je sais que les préjugés du genre sont souvent à la défaveur des romans populaires et de la littérature dont le lectorat est principalement composé de femmes. Pourtant, au delà des bons sentiments, je n’en pense pas moins. En guise d’électrochoc, pour essayer de m’évader du canon littéraire dans lequel je suis née et j’évolue toujours, j’ai essayé l’année dernière de lire la saga à succès ACOTAR (A Court of Thorns and Roses) qui se vend comme une romance dans un univers de fantasy. On y retrouve les tropes du genre avec des personnages hétérosexuels qui commencent par se détester avant de s’avouer leur amour, aussi connu sous le nom du “Ennemies to Lovers”, le tout dans un monde fantasmé fait de dragons et de fées. Il faut croire que je ne suis pas aussi ouverte d’esprit que j’aime à le penser, car je ne crois pas avoir lu plus d’un chapitre de l’ouvrage emprunté en e-book à la médiathèque.
Je ne saurai donc jamais vraiment pourquoi la curiosité de tant de femmes est piquée lorsqu’elles aperçoivent en vitrine d’une librairie les silhouettes longilignes et anonymes des héroïnes de Briar Université ou de tout autre saga à succès. Je ne saurai jamais si les dragons peuvent forniquer avec des humaines. Et je continuerai à me penser lectrice sans pour autant connaître le nom des autrices qui vendent le plus de livres au monde.



Charles de Gaulle Etoile
Voilà soudain que la quête prend du gallon. Alors que je m’apprête à déplorer un énième trajet sans prise, j’aperçois un homme assis dans un carré de la ligne 2, le front penché sur un livre de poche. Je tente d’approcher mon filet, mais il n’est pas aisé de pêcher quand on est serrés comme des sardines. Ma proie se faufile entre les mailles à Charles de Gaulle Etoile et m’échappe, non sans me laisser apercevoir un quart de la couverture Folio Classique qu’il tient entre ses doigts. Quelques zébrures turquoises et rouges, ce n’est pas grand-chose, mais bien assez pour me permettre de percer le mystère.
Puisque je tiens apparemment à filer cette métaphore de la pêche, je me penche sur cet extrait du treizième livre de l’ouvrage qui relate la métamorphose de Glaucus en dieu marin :
“Je m’assis le premier sur ce gazon, en faisant sécher mes filets humides : pour examiner ma pêche, je rangeais sur l’herbe les poissons que le hasard avait jetés dans mes filets, ou que l’appât trompeur avait fait mordre à l’hameçon. Tout à coup, chose incroyable, mais que me servirait-il de feindre ? à peine ces poissons ont touché le gazon, qu’ils se mettent à remuer, à sauter, à s’agiter sur la terre, comme s’ils étaient dans l’eau : et, pendant que je les regarde tout étonné, ils s’élancent du bord dans la mer, et laissent là leur nouveau maître.”
J’attends que ma pêche se mette elle aussi à frétiller d’elle-même, à prendre vie. Mais elle me semble soudain bien morne. Les livres sont restés isolés, comme déjà mis en boîte dans cette conserve souterraine. La lecture de métro me paraît mécanique, anecdotique, régie par les cahotements du grand réseau francilien. Je me dis que lire Les Métamorphoses sous terre, c’est essayer de convoquer une échappatoire. Imaginer que l’on pourrait à l’envi se changer en arbre ou en faune pour décaler le réel, s’extraire de cet enfer dans lequel nous sommes tous compressés. Alors je troque mes filets et mes bottes pour me parer de branches. Je laisse au vestiaire l’esprit de conquête qui pousse le pêcheur à projeter son harpon dans la chair de sa proie. A la manière d’un olivier rêveur, j’attendrai que les oiseaux viennent se poser sur moi pour les contempler et tenter de comprendre leur chant.
Ligne 1 vers La Défense
Pour survivre aux trajets en métro, certaines font également le choix de se plonger dans les récits d’autres vies que la leur. Un matin que j’emprunte la ligne 1 pour me rendre vers le centre des affaires parisien qu’est le quartier de La Défense, je me retrouve entourée de deux autres lectrices, happées par des romans autofictionnels qui mettent en scène la vie de leurs auteurs. Yasmina Khadra revient sur le parcours et la jeunesse qui l’ont mené à échapper à son destin militaire et à s’assumer en tant qu’écrivain, là où Violaine Huisman écrit une nouvelle page de son roman familial en s’attardant sur les figures de son père et de son grand-père. Dans les deux cas, la petite histoire s’imbrique dans la grande. D’un côté l’histoire de l’Algérie des années 70, de l’autre celle des Trente Glorieuses en France.
Que reste-t-il du roman dans un paysage littéraire qui fait la part belle aux récits de soi et des siens ? Le prix Nobel d’Annie Ernaux, le prix Goncourt de Laurent Mauvignier, les sempiternels romans d’Amélie Nothomb qui sonnent l’ouverture de la rentrée littéraire, le succès d’autrices comme Chloé Delaume, Christine Angot, Vanessa Springora, Constance Debré, Camille Laurens et j’en passe, sont autant de symptômes de cette fascination pour l’autofiction qui gagne les lecteurs contemporains.
Il me paraît dès lors important de rappeler que le terme même d’autofiction est né en 1977 sous la plume de Serge Doubrovsky. Dans son roman Fils, ce dernier adressait quelques doléances au genre autobiographique traditionnel dont la pratique serait réservée aux figures de renom :
« Autobiographie ? Non, c’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie, et dans un beau style. »
Alors, il oppose à ce genre celui de l’autofiction, pratique démocratique qui permet à chacun de se raconter, de dire son récit intime pour en faire une œuvre littéraire.
Le métro est bien le transport par excellence où nombre de vies se croisent. Mais il est de mauvais ton d’y échanger, ce sont les règles. Alors on y lit de l’autofiction pour se projeter dans ces autres vies qui ont tant à raconter. Sagement assis en silence sur nos strapontins, nous lisons à hauteur d’homme et de femme sans perturber l’équilibre précaire de cet écosystème.
Terminus
Ma quête touche à sa fin, et mes deux dernières prises ne manquent pas de me faire m’interroger sur la nature même d’un classique. D’un côté, le romancier français par excellence, Balzac, de l’autre, un enfant viking devenu guerrier, deux références qui figurent au sommet du panthéon personnel d’un large panel de lecteurs.
Si j’en crois T.S. Eliot dans sa conférence dédiée au sujet du “classique” en littérature, une œuvre ne peut être qualifiée de classique qu’à partir du moment où elle se fait le reflet d’une culture arrivée à maturité. De plus, selon l’auteur :
« Ce n’est qu’a posteriori, dans une perspective historique, qu’une œuvre peut être reconnue comme un classique. »
Si pour l’heure, l’un semble avoir une longueur d’avance sur l’autre, j’aime à penser que nous ne sommes pas en mesure de présager des classiques de demain. Alors terminons cette enquête par un grand aplanissement des références. Pensons la lecture de métro comme une activité démocratique qui fait voyager dans les mêmes conditions les prétendus grands auteurs et les genres populaires. Et laissons se côtoyer les BD de science-fiction et la Comédie humaine qui signeront ensemble la fin de mon projet souterrain.









Le concept est genial ! Tres cool a lire
J’adore l’idée, et belle pêche !